Women Equity 50 2017
Publié le 6 Décembre 2011

Regards sur les processus de compréhension et de production de connaissances scientifiques sur les femmes entrepreneures et sur l’entrepreneuriat en général. Par Stéphanie Chasserio et Corinne Poroli – Skema Business School

Les femmes entrepreneures et les femmes chefs d’entreprise semblent bénéficier aujourd’hui, en France, d’une reconnaissance nouvelle et justifiée qu’elles n’ont que trop rarement connue dans leur histoire. Le palmarès de Women Equity est un bel exemple de cette mise à l’honneur. Toutefois, ce nouvel intérêt ne doit pas masquer l’incroyable retard de la France quant à la connaissance et à la reconnaissance des femmes entrepreneures. Retard dans le champ académique où les études les concernant sont quasiment inexistantes ou confidentielles. Ceci est d’autant plus flagrant quand nous nous comparons à nos voisins européens ou nord-américains où la production scientifique sur les femmes entrepreneures est importante. Retard dans la société civile par le long processus de reconnaissance de leur légitimité auprès de différents acteurs tels que les financeurs, les clients, les collègues du secteur d’activité ou encore dans les instances de représentation comme par exemple les chambres de commerce ou les syndicats professionnels.

Par ailleurs, il importe également de s’interroger sur les façons dont on s’intéresse actuellement à ces femmes chefs d’entreprise, comment les décrit-on et apprend-on à les connaitre. Nous ne visons pas ici à décrire les femmes entrepreneures en France. Nous voulons davantage cibler les processus de compréhension et de production de connaissances scientifiques sur les femmes entrepreneures et sur l’entrepreneuriat en général en soulignant à quel point la compréhension et la lecture que nous avons de l’entrepreneuriat sont marquées par nos idées reçues et stéréotypes de genre. Le masculin structure profondément l’entrepreneuriat ; cela a été démontré par de nombreuses recherches, majoritairement étrangères (Ahl, 2006 ; Bruni, Gherardi & Poggio, 2004 and 2005 ; Essers & Benshop, 2007 ; Mirchandani, 1999 ; Ogbor, 2000 ; Stevenson, 1990). Aussi, il apparait aujourd’hui essentiel tant pour les chercheur(e)s que pour tous les acteurs/actrices clefs de l’entrepreneuriat de reconsidérer le regard qu’ils/elles posent sur les femmes entrepreneures mais également probablement sur les hommes entrepreneurs.
Notre propos sera de montrer, dans un premier temps, quelles sont les limites de ces approches traditionnelles basées sur des comparaisons entre les sexes.

Dans un second temps, nous proposons d’adopter un cadre d’analyse fondé sur le concept clef de genre pour procéder à une relecture de l’entrepreneuriat et de ses mécanismes afin de souligner à quel point nos pratiques et nos schémas de pensée sont structurés par une conception « genrée » de l’entrepreneuriat. Nous terminerons en proposant des pistes de réflexion et d’actions pour amener à un changement des pratiques.

1. Regard critique sur les comparaisons par sexe : Les limites des approches classiques de comparaisons entre hommes et femmes

Dans les études entrepreneuriales où il est question de femmes, il s’agit, en général, de comparer les femmes aux hommes, d’observer si, par exemple, les profils et les pratiques des femmes chefs d’entreprise sont comparables à celles des hommes chefs d’entreprise.

Ainsi, certaines différences sont souvent mises en évidence sur des aspects tels que le profil psychologique du créateur/de la créatrice, sur les facteurs de motivation à la création, sur l’aversion au risque, sur l’expérience et la formation, sur l’utilisation des réseaux entre autres choses (Ahl, 2006). Toutefois, plusieurs auteurs (Ahl, 2006; Bruin, Brush et Welter, 2007) soulignent que dans bien des cas les résultats obtenus sont plus que discutables, que les outils de mesure utilisés sont également à revoir et que, finalement une fois certaines variables maitrisées, certaines différences entre les hommes et les femmes deviennent non significatives. Cette approche comparative ne donne pas en général de résultats très probants ni très convaincants.

Par ailleurs, ces études comparatives cherchent le plus souvent à montrer dans quelle mesure les femmes correspondent au modèle masculin. Ceci pose un certain nombre de problèmes dans l’interprétation des résultats et dans les idées qui sont ensuite véhiculées sur l’entrepreneuriat féminin. Ainsi, si l’on reprend la notion de performance, la norme établie veut que l’on mesure le succès d’une entreprise à son taux de croissance, à la taille de son chiffre d’affaires ou à son nombre d’employés. La dimension économique est primordiale. D’ailleurs le Palmarès Women Equity est la preuve que les femmes entrepreneures satisfont ces critères économiques de performance. Mais lorsque l’on interroge des femmes chefs d’entreprise, pour elles, les notions de performance et, en particulier de succès, s’interprètent différemment en mettant davantage l’accent sur la pérennité de l’entreprise, sur la satisfaction éprouvée dans la conduite des affaires, la création et le maintien des emplois ou encore sur le sentiment de réalisation de soi (Buttner et Moore, 1997). On voit ici le risque interprétatif de sous-tendre une définition générique normative et universaliste à un terme controversé quand les sujets interrogés ne lui donnent pas le même sens. Il n’est pas à dire que les femmes entrepreneures accordent moins d’importance à la performance économique, mais plutôt que pour elles, la performance économique n’est pas le seul élément à prendre en compte. Ceci appelle donc à tenir compte de ces différences de définition de la performance. A travers cet exemple, on voit ainsi l’intérêt finalement limité des comparaisons entre les sexes si elles ne sont pas complétées par une approche par le genre.

2. Pour une approche renouvelée : la lecture de l’entrepreneuriat par le genre

Revenons brièvement sur la définition et le sens de ce concept car il peut sans aucun doute nous aider à adopter un regard renouvelé sur l’entrepreneuriat. Tout d’abord, la notion de « gender » a été introduite par les recherches critiques nord-américaines s’inscrivant dans le courant des gender studies. Aussi, la traduction même du concept de gender en France ne fait pas l’unanimité. Certains utilisent la traduction littérale de « genre » alors que d’autres lui préféreront des terminologies telles que «différences des sexes», «rapports sociaux de sexes», ou encore «sexe social». Cette difficulté de traduction n’est pas purement linguistique (Grange, 2010) mais reflète la complexité de cette notion.

Il convient de retenir que le concept de genre peut nous aider à mieux comprendre comment chacun d’entre nous, femme comme homme, nous nous construisons et nous sommes construits à travers ces définitions socialement acceptées de ce qui doit relever du féminin et de ce qui doit relever du masculin, c’est ce que certains appellent notre sexe social. Mais le genre s’exprime également à travers nos expériences et nos pratiques dans la vie quotidienne. Dans les rapports sociaux de sexe, les relations entre hommes et femmes, le genre est présent car il structure des relations de dépendance, de discrimination ou d’exclusion.
Dans le contexte de l’entrepreneuriat, une analyse compréhensive prenant en compte le genre va permettre d’éclairer sous un nouvel angle un certain nombre de points tels que le choix des secteurs d’activité, les représentations sur ce qu’est un vrai entrepreneur, les relations avec les différentes parties prenantes (client, banquier, fournisseur). Cet angle du genre permet de lire les pratiques des femmes entrepreneures mais également de relire avec un oeil nouveau les pratiques des hommes entrepreneurs en questionnant les normes traditionnellement établies.

Dans les textes académiques classiques dont Schumpeter (1934/1983 cité par Ahl, 2006), la référence incontournable en entrepreneuriat, l’entrepreneur est toujours présenté comme un homme blanc, hyper rationnel, doué de qualités qualifiées de masculines, relevant quasiment du super héros telles que le courage, le goût pour le combat et la conquête, une tolérance pour l’ambiguïté, le besoin de prouver aux autres sa supériorité.
De même l’entrepreneur y est présenté libre de toutes contingences familiales ou sociales, comme un être désincarné vivant en dehors de la société civile. On voit ici à quel point cette grille de lecture ne peut convenir pour saisir la réalité des femmes entrepreneures. En effet, celles-ci doivent conjuguer avec leurs responsabilités entrepreneuriales, leurs autres responsabilités et obligations sociales. Il convient ici de souligner que ce modèle de l’entrepreneur idéal, s’il ne peut convenir aux femmes, ne convient peut-être plus aux hommes. En ce sens une relecture du phénomène entrepreneurial par le genre et non pas seulement l’entrepreneuriat féminin nous semble d’une extrême utilité pour reconsidérer les évolutions des rapports sociaux de sexe dans notre société contemporaine.

Conclusion

Adopter une lecture de l’entrepreneuriat sous l’angle du genre nous semble incontestablement pertinent pour à la fois développer de nouveaux cadres conceptuels qui ne soient plus construits uniquement sur des prémisses masculins, mais également pour promouvoir des politiques et des pratiques qui considèrent les deux sexes. Pour ce faire, mener des recherches sur ce qui est considéré comme un phénomène dit «minoritaire», permet de mieux révéler les grandes lignes de ce que l’on considère comme étant le modèle dit «naturel».

L’étude des femmes entrepreneures peut ainsi mettre au jour des aspects méconnus ou, à ce jour, non abordés du phénomène entrepreneurial, car les études porte majoritairement sur des populations masculines. Ceci ouvre alors la voie au questionnement des normes établies et utilisées par tous les acteurs. Leur pertinence apparait alors moins fondée, discutable, car ne permettant pas de prendre en considération l’ensemble des situations existantes. Une approche par le genre de l’entrepreneuriat, et pas uniquement de l’entrepreneuriat féminin, nous apparait donc être une piste incontournable pour l’avenir. Nous l’envisageons comme une porte vers une redéfinition des normes d’évaluation de l’entrepreneur, de sa place et de ses rôles dans la société dans une vision plus intégrée de toutes ses dimensions économique, sociale et humaine.

Stéphanie Chasserio – membre du Conseil Scientifique de Women Equity for Growth, enseignante et chercheure de SKEMA Business School

Stéphanie Chasserio est titulaire d’un MBA de l’université Laval à Québec, Canada et d’un doctorat en management des organisations et ressources humaines de l’université de Québec à Montréal, Canada.

Elle est également membre de l’association francophone de gestion des ressources humaines, de l’association Femmes Chefs d’entreprises (FCE), de l’académie de l’entrepreneuriat et du conseil scientifique de la revue académique Management International.

 

Read this article in English

Related Link

Entrepreneuriat féminin

Éclairages et grands résultats de l'Index et du Palmarès 2011

Entrepreneuriat féminin

Presentation of the Women Equity Scientific Council Members

Entrepreneuriat féminin

Présentation des membres du Conseil Scientifique Women Equity

Glossaire - Genre

Subscribe

Vous souhaitez accéder gracieusement à l’ensemble des contenus disponibles sur le site (études, comptes-rendus de recherche, interviews, etc.) ou à la newsletter de Women Equity for Growth, inscrivez-vous.

Enregistrez-vous