Les extraits saillants de cet entretien sont reproduits ci-desssous.
Définir les « gender studies »
L’expression « études sur le genre » s’est diffusée au cours des dernières années en France pour désigner un champ de recherche qui s’est autonomisé dans le monde académique depuis une quarantaine d’années, et qui prend pour objet les rapports sociaux entre les sexes […] Dans le manuel que nous avons coécrit avec Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait et Anne Revillard (Introduction aux gender studies, Bruxelles, de Boeck, 2009), […] nous avons proposé de définir le genre comme un système de bicatégorisation hiérarchisée entre les sexes (hommes/femmes) et entre les valeurs et représentations qui leur sont associées, […] avec quatre dimensions centrales :
1/ l’adoption d’une posture constructiviste :
Les études sur le genre placent au cœur de leur approche la rupture avec l’essentialisme, dans le sillage du mot célèbre de Simone de Beauvoir selon lequel « on ne naît pas femme (il faudrait ajouter « ni homme »), on le devient ». […] En effet, ces études se sont historiquement heurtées, et se heurtent toujours, à de puissants discours qui rapportent les différences perçues et la hiérarchie entre les hommes et les femmes à un substrat biologique, à un invariant naturel – comme l’illustre d’ailleurs la controverse récente sur les pages consacrées à ces questions dans les manuels de biologie. La posture résolument anti-essentialiste s’est imposée dans le champ des études sur le genre à la fois comme un impératif politique (la remise en cause de la naturalité des rapports entre les sexes comme levier de libération des femmes) et comme un parti-pris analytique, poursuivant l’extension de la grille constructiviste progressivement consacrée par les sciences humaines et sociales.
2/ la perspective relationnelle :
Cela signifie que les hommes et les femmes, le féminin et le masculin sont le produit d’un rapport social, et qu’on ne peut étudier un groupe de sexe sans le rapporter à l’autre. […] Il nous a semblé que décliner strictement le mot genre au singulier permet d’insister sur cette perspective relationnelle : le genre désigne le système qui produit une bipartition hiérarchisée entre hommes et les femmes, et les sexes renvoient aux groupes et catégories produites par ce système.
3/ Le rapport de pouvoir :
Même si les rapports de pouvoir sont multiformes, d’intensité variable, sans cesse reconfigurés dans des contextes historiques multiples, même s’ils donnent lieu à des résistances et retournements, et s’imbriquent dans d’autres rapports de pouvoir, la quasi-totalité des sociétés humaines étudiées présente une distribution inégale des ressources au profit des hommes, et une valorisation systématique du masculin au détriment du féminin – comme l’expriment les concepts de « patriarcat », de « valence différentielle des sexes », ou encore de « domination masculine »
4/ L’intersectionnalité :
C’est l’idée que les rapports de genre sont toujours imbriqués dans d’autres rapports de pouvoir. […]Exigeant de croiser en permanence le genre avec d’autres rapports de pouvoir (la classe, la race, la sexualité, etc.), la perspective intersectionnelle rend l’analyse du genre très complexe. Il ne suffit pas, en effet, d’additionner ou de soustraire les critères de la domination pour comprendre comment ils s’agencent. Cette approche exige plutôt d’analyser les expériences sociales singulières produites par la « cosubstantialité » des rapports de pouvoir dans une variété de contextes socio-historiques.
Ces études sont-elles, comme le dénoncent leurs détracteurs, une importation américaine ?
Non, mais ce procès en étrangèreté des études sur le genre n’est pas nouveau. Dans les années 1990, déjà, à l’occasion des débats sur la parité et le Pacs, certain-e-s intellectuel-le-s très visibles dans les médias dénonçaient les théories anglophones du genre comme le produit d’un système culturel spécifique caractérisé par la « guerre des sexes », le « politiquement correct » et la dilution de toute frontière entre sphères publique et privée. De Mona Ozouf à Elisabeth Badinter, ces intellectuel-le-s défendaient l’exception française en matière de rapports entre les sexes, selon elles marquée par une culture du « doux commerce entre les sexes », et qui rendait soi-disant impossible, non seulement linguistiquement mais aussi culturellement, l’importation des gender studies prospérant dans les universités américaines. Ce faisant, les porte-parole d’un prétendu « féminisme à la française » ignoraient la plupart des recherches féministes menées en France qui, sans revendiquer nécessairement le terme « genre », partageaient avec les travaux anglophones de nombreux traits, et notamment l’idée d’un rapport de domination socialement construit des hommes sur les femmes.
Sous-jacents d'une polémique
Schématiquement, ces pages expliquent aux élèves qu’il faut distinguer trois éléments :
1) le « sexe biologique », assigné à la naissance et matérialisé dans les corps
2) « l’identité de sexe » des individus, c’est-à-dire les identités et les rôles attachés au « masculin » et au « féminin » qui, peut-on lire dans ces pages, se construisent en interaction avec l’environnement social
3) enfin « l’orientation sexuelle », l’attirance pour l’un ou l’autre sexe, qui n’est pas déterminée par le sexe biologique, et doit être distinguée de « l’identité de sexe ».
[…] Ces explications sont à plusieurs égards en retrait par rapport aux approches dénaturalisantes des études sur le genre. D’abord, elles laissent dans le flou la part de l’identité de sexe qui est déterminée par la biologie. Par ailleurs, les « identités de sexe » sont présentées comme des objets symétriques, et les rapports de pouvoir qui produisent et hiérarchisent ces « identités », sont peu ou pas évoqués. Mais surtout, ce qui est particulièrement frappant puisqu’il s’agit de manuels de biologie, c’est que la naturalité de la dichotomie mâle-femelle n’est pas ébranlée. D’une certaine manière, ces manuels s’inscrivent dans un premier âge de la critique féministe de la naturalité de la différence des sexes, qui considère la vérité biologique du sexe (le fait qu’il y ait naturellement et évidemment deux sexes, et qu’on ne puisse pas être des deux ou d’aucun des deux) comme un butoir naturel. Rien n’est dit de la non-concordance systématique entre les différents déterminants (chromosomiques, gonadiques, hormonaux…) du sexe biologique, qui sont pourtant présentés de manière détaillée au cours de ces pages.
Ce qui a le plus choqué dans ces pages, c’est que l’hétérosexualité, loin de découler du sexe biologique et de l’identité de genre, n’est pas la forme « naturelle » de la sexualité, mais sa forme dominante, au sens où le système social la produit, la légitime, et stigmatise et infériorise socialement celles et ceux qui s’en écartent.
Le genre est-il politique ?
[…] On peut répondre aux accusations de non-scientificité des études de genre par deux types d’arguments. Le premier, c’est que les études féministes et sur le genre ne sont pas les seules à avoir été organiquement liées à des protestations sociales. En France par exemple, la sociologie s’est profondément nourrie des mouvements sociaux issus de Mai 68, et elle y a puisé un profond renouveau, une dimension critique qui est au cœur de son identité aujourd’hui. Il est intéressant de voir à quel point la sociologie du travail ou celle des classes, par exemple, est très marquée par cet héritage militant et critique, et n’est pas pour autant, dans la même mesure que les études sur le genre, délégitimée comme « science militante » (au moins dans le champ académique).
Mais surtout, pour répondre aux accusations de non-scientificité brandies par les adversaires des études sur le genre, on peut puiser dans des travaux d’épistémologie critique, féministes notamment : ces travaux ont dénoncé l’épistémologie scientiste, fondée sur l’idée que les sujets de la connaissance sont capables de s’abstraire du contexte social dans lequel ils s’inscrivent et des rapports de pouvoir dans lesquels ils sont pris. Ils ont montré à quel point la science « normale » est imprégnée de préjugés de genre et contribue à reproduire l’ordre social inégalitaire. La recherche « féministe » n’est donc pas moins objective que la recherche mainstream : elle explicite ses présupposés politiques au lieu de les masquer.
"Genre : état des lieux. Entretien avec Laure Bereni"
"Genre : état des lieux. Entretien avec Laure Bereni", La vie des idées, 5 octobre 2011. ISSN : 2105-3030.




