Pourtant, de nombreuses femmes ont disposé, à l’époque, de responsabilités au sein d’entreprises, souvent familiales. Peu d’entre elles ont su, comme le fit Yvonne Foinant, laisser une empreinte, et ce d’autant plus que les entreprises qu’elles ont fondées, dirigées ou administrées, ont souvent disparu.
Aujourd’hui, ce travail de résurrection est mené par les chercheurs de l’Institut des Sciences de l’Homme de Lyon, parmi lesquels Alexandre Giandou, qui nous a communiqué ces résultats et expliqué la démarche de recherche. A partir du dépouillement de différentes revues professionnelles (spécialisées, comme la revue des parfumeurs, ou la revue des métiers de la chimie), des publications des chambres de commerce et d’industrie, ou les bulletins d’association d’anciens élèves, les chercheurs ont pu constituer une base, Patrons de France (http://sippaf.ish-lyon.cnrs.fr/index_fr.php), répertoriant à la fois les dirigeants et leurs entreprises. Ce travail de collation de données a permis, dans la région Rhône-Alpes, d’établir, une liste de près de 650 femmes, ayant exercé des fonctions d’administratrices, d’associées ou de gérantes, dans des entreprises de 100 salariés ou plus, entre 1920 et 1954.
Bien que très parcellaires, ces données (date de naissance, fonction dans l’entreprise, entrée et sortie du Conseil d’administration), permettent de jeter une lumière différente sur la première moitié du siècle, souvent réduite au phénomène du salariat massif de femmes peu qualifiées. L’existence de ces 650 profils permettent d’envisager sous un nouveau jour la participation des femmes à l’économie, notamment dans les années 1930 à 1950 : membres de conseil d’administration d’entreprises souvent familiales, ces femmes gèrent au quotidien des entreprises ou sont appelées à prendre la succession de leur époux.
C’est le cas des Etablissements Devillaine Frères, fondés par un frère et une sœur, Georges et Maryse Devillaine, dans les années 1950. Selon les registres du commerce, Maryse a occupé un siège au conseil d’administration à partir de 1952, probablement dès la création de l’entreprise. Les Etablissements Devillaine, qui n’existent plus aujourd’hui, produisaient des voitures à pédales haut de gamme pour enfants. Dans les années 1950, alors que le marché de la voiture connaît une forte expansion, les fabricants de voitures à pédale s’inspirent directement des voitures les plus vendues, comme la DS. Le phénomène d’imitation des parents par les enfants joue à plein, et la demande de voiture à pédales augmente fortement pendant la décennie 1950. Des sociétés comme les Etablissements Devillaine Frères, Morellet Guerineau ou Devisix s’engouffrent sur le marché jusque là dominé par la société Euréka, qui dans l’entre-deux –guerres produisait jusqu’à 50 000 voitures à pédales par an. Dans les années 1960, les Etablissements Devillaine Frères produisent près de 70% de la production nationale, et emploient jusqu’à 150 personnes. L’avènement de la voiture en plastique met fin à la production des voitures à pédales, devenues des objets de collection, et Devillaine Frères cesse ses activités en 1969. Du rôle de Maryse, nous avons appris très peu de choses, si ce n’est qu’elle a siégé au conseil d’administration, probablement jusqu’à la fin des activités de Devillaine Frères, et qu’elle est, avec son frère, à l’origine de l’entreprise.
De la même façon, on retrouve des femmes à des postes d’administrateurs ou d’associés dans l’histoire de l’entreprise Guerry Duperay, société de tissage implantée à Roanne, qui produit notamment le tissu à l’origine du « bleu de travail ». Le registre du commerce de l’époque mentionne en tant qu’administratrice Marie-Christine Duperay, qui occupe cette fonction de 1925 à 1946, alors que l’entreprise connaît son apogée : les deux usines de Roanne et Vinay comptent à elles deux près de 700 métiers à tisser, dont 200 automatiques, et, en 1950, la production atteint 1 500 pantalons par jour. Reprise par Koechlin, une entreprise alsacienne, en 1974, Guerry Duperay ferme ses portes en 1983.
Parfois, ces femmes passent d’administratrices à gérantes, souvent au décès de leur mari : ainsi Adrienne Lacombe, née Vallette, et Catherine Pupat, également née Vallette (probablement sa sœur ou sa cousine), deviennent en 1927 associées-gérantes de la société Brunon-Vallette et Cie, atelier de forge spécialisé dans la production de pièces de forge pour l’industrie automobile, la marine et l’aviation, avant de se spécialiser dans le gazogène pendant la Seconde Guerre mondiale. L’entreprise, après avoir fusionné en 1961 avec les Etablissements Lacombe-Bedel, cesse ses activités en 1982. Là encore, difficile au vu des éléments disponibles de déterminer le rôle de ces femmes dans la gestion de l’entreprise, et surtout dans son développement.
S’il s’avère complexe, du fait de sources lacunaires, d’établir avec précision les apports de ces femmes en tant qu’administratrices ou gérantes de société, il n’en reste pas moins que leur inscription au registre du commerce témoigne d’une implication dans la vie de ces entreprises. Le nombre relativement important de femmes (650) mises à jour pour la simple région Rhône-Alpes témoigne tout autant de la vitalité économique d’une région que de la contribution des femmes à l’économie, qui prend alors une forme différente du salariat. Il reste à ressusciter cette histoire, afin de faire mieux connaître toute une dimension, aujourd’hui occultée, de l’entrepreneuriat et de la gestion d’entreprises au féminin.




