Militante syndicale de l’entre-deux-guerres, elle a développé un discours de l’émancipation des femmes par le travail, dans un contexte social hostile au travail féminin
Née en 1898 à Troyes, d’un père tailleur de pierre, compagnon du Tour de France, cette aristocratie des ouvriers, Suzanne Gallois est élevée dans un milieu très politisé. Elle reçoit une éducation très atypique pour l’époque, puisque son père prend en charge son éducation. « Il m’a pris en compte réellement, c’est lui qui a fait mon éducation […] J’ai été élevée comme un garçon par papa », confiera-t-elle dans un entretien réalisé en 1984. Son père lui enseigne la fierté d’appartenir à la classe ouvrière « ceux qui apportent, par leur main ou leur cerveau, toutes les richesses qui sont dans la vie ».
Cet enseignement, et la proximité précoce avec l’engagement militant de son père, poussent Suzanne Gallois à s’engager dans le milieu syndical, lequel à l’époque est réticent à la présence des femmes. Au sein des différents syndicats qu’elle rejoint, elle va s’attacher à développer une conscience du travail féminin, alors même que les milieux syndicaux, comme l’ensemble de la société, éprouvent des difficultés à concevoir le rôle de la femme en dehors du foyer.
Ouvrière dans le secteur de la bonneterie, à Troyes, à partir de la Première Guerre mondiale, Suzanne Gallois rejoint la CGTU, avant que l’unification des syndicats, après guerre, ne transforme le syndicat en CGT. Elle sera également militante au Parti communiste dans l’entre-deux-guerres. Syndiquée dès 1914, Suzanne Gallois prend dans les années 1920 la présidence de la commission féminine de la CGT dans l’Aube.
Dans le milieu syndical qu’elle fréquente, il existe très peu de référents féminins, à l’exception de Marthe Desrumeaux.
Signe du moindre intérêt des syndicats pour la condition féminine, les femmes sont regroupées en commissions féminines départementales et nationales, et le recrutement de nouvelles adhérentes est fait exclusivement par les femmes. C’est cette conception séparatiste que Suzanne Gallois s’attache à déconstruire tout au long de son action militante. En 1930, lors du congrès national du PCF, elle prend la parole en public, acte audacieux pour l’époque, pour plaider en faveur du décloisonnement du recrutement des militants « Il nous a semblé, et c’était juste d’ailleurs, que ce n’était pas le travail des femmes du Parti d’aller chercher des femmes, que c’était le travail de tous les membres du Parti […] Je ne comprends pas qu’on fasse faire aux femmes un travail spécifique vers la main d’œuvre féminine ».
Suzanne Gallois conçoit le travail comme un moyen d’émanciper la femme, et le syndicalisme comme un moyen d’expression, alors que les droits civiques sont inexistants : « Les femmes françaises, tout en étant privées de droits politiques, prennent une part de plus en plus active à la lutte pour la paix, la liberté », déclare-t-elle, soulignant ainsi l’importance de la place des femmes, pourtant considérées comme invisibles pour la société. Suzanne Gallois mettra souvent en lumière, dans ses discours ou ses écrits (notamment dans l’Aube ouvrière, journal ouvrier où elle tient une chronique dédiée aux femmes), l’impossibilité à faire aboutir la lutte sociale sans prendre en compte le travail des femmes. « On ne peut envisager sérieusement la victoire d’un mouvement revendicatif si nous n’avons pas les femmes avec nous », écrit-elle à destination du Parti.
L’ensemble de la carrière militante de Suzanne Gallois, qui se poursuit après la Seconde Guerre mondiale, est tournée vers la reconnaissance des femmes, qui passe par une reconnaissance de leurs droits au travail. Une pensée en avance sur son temps, qui incite les femmes à se regrouper pour obtenir leur liberté. « Ce travail de propagande est ardu, en tenant compte du niveau de leur éducation sociale : ignorance voulue et entretenue par le patronat qui possède ainsi une main-d'œuvre docile. C'est à nous à pourvoir à leur éducation, à savoir les convaincre, par des faits, que pour faire respecter leurs droits: elles doivent s'organiser. Prises individuellement, nous sommes faibles, le patron le sait et il se moque des lois, des règlements, des sentences arbitrales, s'il n'a pas devant lui l'organisation syndicale. .Le syndicat c’est notre force, et par la force : la liberté ! », tel est le message que Suzanne Gallois s’attache à transmettre, partout où elle passe, comme dans une manufacture troyenne, où, en 1926, elle crée une section féminine qui comptera 52 membres, et fera de l’usine une des plus combatives durant la grève générale de 1936.




