Ère de libération, d’émancipation et surtout de prise de conscience, les années 1960 à 1983 sont celles des pionnières qui investissent les bastions masculins que sont les grandes écoles, pour pouvoir prétendre à des fonctions au sein des directions industrielles, commerciales et financières de sociétés
Malgré les annonces faites à la Libération, l’égalité politique n’a pas engendré d’égalité économique et sociale entre hommes et femmes. Bien au contraire, la société entière renoue bien vite avec les normes sociales de l’entre-deux-guerres, et le rôle de mère au foyer est à nouveau glorifié. Jusque dans les années 1960, l’ordre social reste le même, confinant les femmes à l’intérieur du foyer, ou dans des emplois peu gratifiants et peu rémunérés.
En 1954, environ 6,6 millions de femmes travaillent. Les femmes entrent progressivement dans le salariat, au détriment du travail indépendant : en 1946, 41% des actives exerçaient un métier dans l’agriculture ou l’artisanat, en 1975, cette proportion n’est plus que de 8,6 %. Mais l’augmentation très importante du nombre de salariées est aussi lié à l’activité croissante des mères, facilitée par la mise en place de politiques familiales ambitieuses, et la mécanisation du travail domestique, qui allège considérablement la charge de travail qui pèse sur les femmes.
Les mouvements de décolonisation, entre les décennies 1950 et 1960, sont l’occasion d’une critique globale du système, et à une politisation grandissante des questions féminines. C’est aussi une cause au service de laquelle s’engagent des femmes, avocates, ethnologues, ou féministes (Gisèle Halimi, Germaine Tillion…). C’est une société qui se réinvente en l’espace de quelques décennies, abandonnant les modèles anciens organisés autour de l’artisanat rural et de la famille nucléaire. Là où, dans les années 1920 et 1930, la critique marxiste percevait le travail salarié comme une aliénation, mettant des féministes comme Clara Zetkin dans une situation délicate vis-à-vis de la question du travail des femmes, le féminisme des années 1960 perçoit l’emploi comme une libération. Car, malgré la conquête du droit de vote, le pouvoir, notamment économique, continue de se dérober aux femmes.
Et, de fait, les années 1960 à 1983 furent une période d’émancipation : en 1965, la réforme du régime matrimonial accorde enfin aux femmes mariées le droit à se déterminer elles-mêmes. Elles peuvent ouvrir un compte en banque, exercer un emploi, sans avoir à demander la permission de leur mari. Cette émancipation civique va de pair avec une émancipation sociale et sexuelle. Le mouvement contestataire de 1968 appelle à une refondation des rôles et des normes sociales. La revendication du contrôle de son propre corps, centrale dans les mouvements féministes des années 1970 (MLF,MLAC), est aussi un droit à pouvoir planifier sa vie, et donc sa carrière professionnelle.
Une revendication logique si l’on observe, depuis les années 1950, l’essor de l’éducation chez les jeunes filles. En 1964, le nombre de bachelières devient supérieur à celui des bacheliers, et peu à peu, les bastions masculins s’ouvrent aux femmes. L’ENA, créée en 1947, était d’emblée mixte, puis l’Ecole des Ponts et Chaussés s’ouvre à la mixité en 1959, les grandes écoles de commerce parisiennes comme l’INSEAD (1967), l’ESSEC et enfin HEC en 1973 intègrent la mixité de l’enseignement.
Il faudra longtemps pour que ces place-fortes deviennent parfaitement mixtes. Le nombre de femmes cadres augmente, même si il reste très inférieur à celui des hommes. Le différentiel de rémunération entre les hommes et les femmes, estimés à près de 30%, fait l’objet d’une première loi. Adoptée en 1972, la loi sur l’égalité salariale est la première d’un dispositif législatif faiblement opérant. En 1975, c’est la discrimination sexuelle à l’embauche qui fait l’objet d’une loi la sanctionnant, puis, en 1982, l’égal accès des hommes et des femmes à la fonction publique est inscrit dans la loi. Légalement, à la fin des années 1970, toutes les barrières à l’emploi des femmes ont disparu.
A partir des années 1970, toutes les carrières s’ouvrent aux femmes, pour autant les réflexes de genre ont la vie dure, notamment au niveau des filières, avec l’orientation des jeunes filles vers des cursus universitaires « littéraires », qui aboutissent à des fonctions moins rémunératrices, ou à des secteurs dévalorisés parce que féminisés. Dans les années 1960, les études scientifiques à contenus technologiques sont l’apanage des garçons : en 1968, 4,2% des candidats au bac M (mathématiques et techniques) comparativement aux 33,8% des candidats au bac C (mathématiques et sciences physiques) sont des filles. Ces « choix » d’orientation ont des conséquences sur les carrières, et notamment sur les rémunérations : en 1970, entre un diplômé et une diplômée du supérieur, l’écart de salaire s’élève à 43% à 45 ans et à 53% à soixante ans. Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus l’écart de salaire est important. C’est le cas notamment des professions qui se sont largement féminisées à la base, mais peu dans les échelons supérieurs, comme la banque. Enfin, l’augmentation de l’activité professionnelle des femmes mariées est en trompe-l’œil, liée au temps partiel, « dernier fleuron légal de la dévaluation professionnelle des femmes ». En 1975, le temps partiel concerne 16,3% des femmes actives, contre 2,9% des hommes.
1965 : Réforme du régime matrimonial
Signe d’une société qui évolue, la réforme du régime matrimonial est une avancée considérable, souvent occultée, qui vient compléter les dispositions législatives de 1938
D’un régime matrimonial dit « de la communauté universelle », obligeant les conjoints à mettre leurs biens en commun, il devient possible de choisir de réduire la communauté de biens aux acquêts, ou de ne pas faire de communauté du tout. Autorisées dès lors à contracter, à ester en justice, à ouvrir un compte en banque ou à engager leurs propres biens, les femmes sont définitivement émancipées de la tutelle maritale. Alors que par le passé, une carrière professionnelle à haut niveau était souvent synonyme de célibat, de veuvage (ou dans le meilleurs des cas, de coopération entre les époux), il devient possible pour les femmes de fonder une entreprise. Une révolution illustrée par un reportage d’époque




